Au cœur des origines

Caféiculture Brésil : soutenir les petites exploitations résilientes face au gigantisme et au changement climatique

Rachel responsable achats Café Vert et relations producteurs

Ingénieure agronome spécialisée en développement agricole, et diplômée SCA, j’assure les achats de café vert et le suivi des filières Lobodis dans 13 pays, répartis entre l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est, en passant par la Corne de l’Afrique. Entre déplacements sur le terrain à la rencontre des producteurs, et coordination de projets depuis Bain-de-Bretagne, j’engage mon énergie à la pérennisation de nos partenariats en origine et au renforcement des systèmes agricoles vertueux, sur les plans environnementaux comme sociaux !

BrésilExpertiseSourcing

Avec une production en hausse estimée à 56,8 millions de sacs de 60kg sur la récolte 2025/2026[1], le café occupe plus de 2 millions d’hectares de terres au Brésil, ce qui équivaut en superficie aux ¾ du territoire breton ! Bien que l’Arabica représente 60% des cultures, le Robusta attise de plus en plus l’intérêt des producteurs pour sa meilleure résistance aux aléas climatiques. Si la crise de Covid-19 avait causé en 2021/2022 un premier ébranlement du marché, c’est le manque de pluie sur la ceinture caféière et les tensions logistiques qui ont fait craindre en 2024 une baisse importante de l’offre, renforçant la hausse et la volatilité des cours.

Alors que les stocks mondiaux de café sont au plus bas, tous les acteurs ont les yeux rivés sur le Brésil : la moindre variation climatique, ou décision commerciale avec les Etats-Unis, peut provoquer de considérables variations du marché, et déstabiliser les acteurs. Comment le Brésil est-il devenu aussi influent dans le secteur caféier ? Et comment Lobodis inscrit son sourcing et ses engagements dans ce contexte ?

Minas Gerais : berceau historique et moteur de la production de café au Brésil

Alors qu’avant le 16e siècle le Minas Gerais était occupé par des sociétés indigènes cultivant manioc, maïs et tubercules en agroforesterie, les années 1500 ont été marquées par l’arrivée de colons et une première vague massive de déboisement au profit de l’exploitation minière. Les espaces de pâturages pour l’élevage se sont multipliés, afin de faciliter la circulation des hommes et le ravitaillement des mines.2

Ce n’est qu’au milieu du 19e siècle que la culture du café, importée par les colons, a connu un véritable essor. Avec le développement des routes et chemins de fer, la caféiculture a progressivement gagné du terrain vers le « Sul de Minas », et les immigrés européens se sont installés sur de grandes exploitations familiales et domaines. De petites et moyennes fermes se sont consolidées en modèles coopératifs dans le Sud. Au cours du 20e siècle, la caféiculture s’est modernisée, notamment dans le Cerrado Mineiro, où la disponibilité de très grandes surfaces planes facilitait la mécanisation des récoltes et le déploiement de l’irrigation.3 

Entre les années 1990 et 2000, le secteur caféier s’est ouvert à de nouveaux marchés : émergence de gammes de spécialité (haute qualité), adoption de certifications (Bio, commerce équitable), diversification des productions. Dans le même temps, les exigences traçabilité et d’appellation se sont renforcées. 

Les années 2000 ont été plus fortement marquées par les effets du changement climatique (sécheresses, gels, décalage des saisons) à l’origine de tensions sur l’usage des ressources (accès à l’eau et à la terre), mais aussi sur les populations et l’organisation des communautés agricoles : revenus, conditions et droits de travail, disponibilités de la main d’œuvre.4

Dans le Sul de Minas, le relief est plus vallonné : les producteurs se sont installés sur des pentes douces en hauteur de colline, entre 800 et 1500 m d’altitude suivant les zones, rendant possible la mécanisation des récoltes. Les zones caféières s’étendent sur de grandes surfaces en monocultures et plein soleil. On ne parle pas d’agroforesterie dans cette région du Brésil, mais plutôt d’agriculture raisonnée, puisque celle-ci limite ses apports d’intrants et se distingue des systèmes basés sur l’agrochimie.
 

Paysage vallonné dans le Sul de Minas, à proximité de Poço Fundo. Les caféiers sont sur les hauteurs de versants pour limiter les risques de gel en contre-bas.
Récolteuse, engin moto-mécanisé, qui passe entre les rangs de café et les secoue pour en faire tomber les cerises pendant la récolte.

Structure de la filière caféière brésilienne : coopératives, fazendas et exploitations familiales

Dans le Sul de Minas, la majorité des structures sont des coopératives familiales. Il en existe une grande diversité, on les distingue par leur fonctionnement (gestion ou non de l’export) et par leur taille, en nombre de membres et surfaces de production. Lorsque les producteurs ne sont pas groupés en coopératives, on distingue deux autres grands cas de figure :

  • Les grandes plantations, ou « Fazenda » : elles sont gérées comme des entreprises, la terre appartient à des investisseurs qui n’ont généralement aucune implication dans le système de production. Les cultures sont gérées par des chefs ou patrons qui pilotent l’exploitation, et emploient des travailleurs salariés et saisonniers.
  • Les exploitations entrepreneuriales familiales : la terre appartient à une famille, qui pilote et gère toutes les étapes en autonomie, de la production jusqu’à l’export. Ces systèmes se basent sur une main d’œuvre familiale, mais aussi l’emploi de saisonniers, voire salariés.
Fazenda Santa Rosa, Três Coraçoes, Sul de Minas - Une production grand champ, plein soleil et en monoculture caféière.
Salariée en plein récolte de café qui s'aide…
d'un bras mécanisé.Cet outil fait vibrer les branches, les cerises et feuilles tombent sur une bâche étendue au sol

Ces systèmes reposent sur une capitalisation financière et foncière importantes. Parmi tous les modèles de production de café dans le monde, ce sont les plus performants sur le plan de la productivité, c’est-à-dire qu’ils génèrent les plus hauts rendements. 
Ils expliquent la place du Brésil comme premier producteur mondial de café, mais font aussi ressortir les enjeux du secteur. D’une part, la concentration foncière accentue les disparités sociales, en créant une pression sur les plus petites formes d’agriculture. D’autre part, l’agrandissement des exploitations uniformise les pratiques en faveur de monocultures et d’utilisation d’intrants chimiques.

En même temps que la disparition des modèles de caféiculture « à taille humaine », faut-il craindre un appauvrissement massif des ressources et de la biodiversité dans le Sul de Minas ? Comment Lobodis trouve sa place dans cette mosaïque d’acteurs, à première vue éloignés de nos valeurs ?
 

Produire "moins mais mieux", la stratégie des petites exploitations résilientes

Bien que ces modèles soient peu répandus, il existe dans le Sul de Minas de plus petites formes d’agriculture familiale, en partie en lien avec un contexte climatique et géographique défavorables à l’intensification des pratiques : plus hautes altitudes, pentes un peu plus fortes, et isolement des grands axes routiers. Pendant que les mastodontes brésiliens se livrent à une course effrénée aux rendements, ces petits producteurs font le choix du « moins mais mieux », et se tournent vers les marchés qui valorisent davantage la qualité à la quantité. Et chez Lobodis, c’est ça qui nous plaît !

Pour commercialiser leur café, ces producteurs ont choisi de se grouper en association. C’est le cas d’APAS COFFEE, localisée à São Gonzalo do Sapucai, dans le Sul de Minas. Elle a été créée en 2007, sous l’impulsion d’une vingtaine de producteurs cherchant à mettre en commun leur café pour les valoriser sur un marché de qualité. Petit à petit, l’association s’est étoffée et compte aujourd’hui 65 membres, tous certifiés Fairtrade (Max Havelaar), qui bénéficient donc de primes de développement, en soutien à des projets de diversification économiques et montée en compétences des membres. La labellisation commerce équitable est peu commune au Brésil, pour des questions de compétitivité prix.

Apas Coffee, un modèle exemplaire de coopération locale, où qualité et inclusion sont de mise

Parcelle de café Arabica d’un producteur d’APAS COFFEE
Boutique d’APAS COFFEE, financée en partie avec la prime Fairtrade, dans laquelle les producteurs commercialisent leurs produits : cafés torréfiés localement, mais aussi fruits, légumes et produits secs, permettant aux familles de diversifier leurs revenus.

L’association se compose d’un président et de 5 collaborateurs, dont des responsables qualité, technique et certification, qui témoignent de l’importance accordée à la valorisation supérieure du café. La qualité s’obtient à la fois par le soin apporté aux plants, donc aux pratiques agronomiques, mais aussi aux process de récoltes – encore majoritairement manuels - et post-récolte (nature, lavé). Les conditions pédoclimatiques jouent un rôle crucial : les plus basses températures permettent une maturation et un séchage plus lents des cerises, favorable à une complexification des arômes en tasse.

La certification Agriculture Biologique n’a pas très bonne presse en raison de son coût d’obtention, pour autant APAS COFFEE encourage et accompagne ses membres à des pratiques raisonnées, et économes en intrants. Si l’agroforesterie n’est pas un modèle de production répandu, les caféiculteurs ont conscience de l’importance de préserver des zones ombragées dans les parcelles, et de conserver des espaces boisés. Un projet de plantation d’arbres a d’ailleurs été financé par Lobodis en 2023 auprès de quelques familles de l’association.

Réalisation d’un cupping dans le laboratoire qualité d’APAS COFFE. A gauche un producteur, au centre une technicienne qualité, à droite le président de l’association.

Le modèle sur lequel repose l’association APAS COFFEE est peu commun au Brésil : en plus de valoriser des modèles de production à taille humaine et durables, elle donne un poids décisionnaire aux jeunes et aux femmes, accordant beaucoup d’importance aux formations pour le développement de nouvelles compétences, et au leadership pour la création de valeur ajoutée. APAS est un modèle exemplaire, et chez Lobodis nous sommes très fiers de les soutenir !

Rôle de Lobodis : soutien, prix équitable et impact sur la résilience des producteurs

Lobodis paye environ 0,20 €/kg plus cher un lot de café produit par APAS COFFEE en comparaison avec la moyenne des cafés du Brésil. Ce prix est justifié : il reflète notre lutte contre l’uniformisation et la spécialisation de la caféiculture, contre la concentration des ressources naturelles et des moyens de production, et contre l’appauvrissement des populations. C’est aussi un prix qui soutient la création de richesses économique et intellectuelle, et qui contribue à maintenir une agriculture familiale diversifiée et résiliente. 
Les tensions géopolitiques, logistiques et le changement climatique bouleversent de plus en plus les systèmes de production de café. Pour un géant comme le Brésil, ces phénomènes peuvent entraîner des répercussions considérables sur tous les acteurs de la chaîne, des producteurs aux consommateurs. Nous avons plus que jamais besoin de soutenir des modèles de production résilients.

Cueillette cerise de café
Séchage du café nature sur patio d’un producteur d’APAS COFFEE.
Le gérant de la Fazenda Santa Rosa, au Brésil
L’échantillothèque et espace de contrôle qualité de l’exportateur Coffee Senses (Varginha), qui achète le café d’APAS COFFEE.

En payant un prix juste, Lobodis investit dans la résilience des petites exploitations, la préservation des ressources et la sécurité d'approvisionnement : un choix stratégique et éthique pour l'avenir de la filière.